Pour métier sa passion
 
Il me trouble, alors que ma principale activité pendant plus de trente ans a été d’enseigner la philosophie, d’éprouver tant de mal à me représenter ce métier, et ma façon de le pratiquer. Chaque fois que je m’y essaie, les images qui m’en viennent, que je me voie debout sur la tribune ou assis sur le dossier d’un pupitre vacant, m’adressant à la classe réunie, eux en sages rangées, attentifs ou distraits; ou dans le cercle formé par un demi-groupe, et les échanges, les tours de table plus ou moins animés sur quelque thème plus ou moins proche du programme; chaque fois, c’est un manque, une absence qui s’impose. Et comme si ce vide faisait partie de la chose souvenue, je me prends à douter de la valeur de cette manière de pratiquer un métier qui m’a pourtant passionné et nourri autant que terrifié pendant toutes ces années. Car il me donnait un trac épouvantable avant chaque rentrée, et je m’aperçois en y pensant maintenant que cette peur me venait déjà de cette impossibilité de voir et de prévoir.
 
N’est-il pas au plus haut point surprenant qu’un homme aussi complètement allergique à l’improvisation-spectacle que je le suis n’ait pu exercer autrement que sur ce mode son métier de professeur. C’est que la similitude évidente recouvre une différence radicale.
 
La ressemblance tient à ce que la situation n’est que partiellement structurée, et que les interactions entre les participants n’ont pas d’autre scénario qu’un canevas très large, ouvert à de multiples mises en oeuvre, plus ou moins spontanées. Voilà pourquoi cette façon d’enseigner n’est que partiellement programmable et mémorisable. L’absence essentielle dont je parlais tantôt, c’est bien sûr celle des élèves, mais du même coup, celle d’une tension, du risque qui vient avec la constitution fugitive d’une communauté d’interrogation et de réflexion.
 
La différence fondamentale avec l’improvisation-divertissement, c’est que l’enjeu est sérieux: les participants savent qu’ils sont en quête de vérité, et que la nature de la vérité est en question dans leur entreprise. Et tout cela, c’est la philosophie même.
 
Si la philosophie est une activité, comme le croyait Wittgenstein, plutôt qu’un savoir, il doit, me semble-t-il, en être de même de son enseignement plus que de tout autre. Peut-être cela explique-t-il ma constante et viscérale répugnance pour les méthodes pédagogiques, y compris la dialectique socratique que je considère toujours comme une forme insidieuse de tricherie intellectuelle —mais de cela, je soupçonne fort Platon, l’aspirant-tyran, d’être responsable.
 
 
Une histoire
mardi 1 août 2006
Eh bien! de même que, si j'étais réellement un étranger, vous me laisseriez parler dans la langue et à la manière de mon pays, je vous conjure, et, je ne crois pas vous faire une demande injuste, de me laisser maître de la forme de mon discours, bonne ou mauvaise et de considérer seulement, mais avec attention, si ce que je dis est juste ou non : c'est en cela que consiste toute la vertu du juge ; celle de l'orateur est de dire la vérité.
                                          Platon, L’apologie de Socrate