Les yeux d’Agassi
 
Un match de tennis est un duel. Mais c’est aussi un jeu, ce qui peut être plus grave.  Car rien d’autre n’est en question dans un jeu que l’humain. Rien n’est plus proche du coeur absolu de ce que nous sommes. Une irréductible incertitude enveloppée de conventions et de règles. Une passion inutile.
 
À sa face même, le jeu est absurde. C’est ce qui fait sa grandeur, lorsqu’on s’y consacre entièrement. L’enjeu, celui de la vie même, est d’assumer et de surmonter cette absurdité. N’importe l’adversaire, pourvu qu’il soit grand:  il incarne, le temps d’un match, toute l’adversité, cette résistance farouche que le sort nous oppose. Même l’injustice et la guigne peuvent être de la partie, jouer du côté de l’autre.
 
La gloire et la fortune récompensent-elles cet acharnement, elles n’en réparent pas la vanité, mais la prolongent, l’avèrent: leur éclat est fugace, et l’épreuve, à recommencer. C’est Sisyphe à sa pierre . Et quand il la quitte enfin, il pleure.
 
Quand Agassi écarquillait des yeux limpides, avant que la balle, imprévisible et foudroyante, lui soit servie, il me semblait par ces yeux-là voir tout ce qui nous advient, et l’attendre. C’étaient les yeux de la présence, les yeux de celui qui vit, le temps que dure le jeu. Ω
 
 
 
Les plaisirs du sens
5 septembre 2006
 
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