À ce qu’on raconte, l'utilisation de l'Internet et d'autres moyens de communication électronique par des sans-abri serait un phénomène en croissance. Sentimentalité et utopie à part, il semble bien qu'une possibilité inédite soit en voie d’émergence: que sans emploi, sans dossier de crédit, sans même une chambre à soi, on puisse prendre sa place dans un réseau de communications élargi. La «tarte» graphique qui illustre ce texte vient du site de Kevin Barbieux, SDF de Las Vegas, et montre la fréquentation internationale de son site. L’indispensable, c'est l'accès à un poste, et il peut être mis à disposition; le branchement au réseau peut s'obtenir gratuitement grâce à la technologie wi-fi. Un camelot de l’Itinéraire qui en vend deux copies peut s’acheter une heure d’ouverture au monde devant un clavier et un écran au Café Internet du journal...
En quoi est-ce significatif? Je pense a contrario à la Chine, qui s’efforce de censurer la recherche en ligne. Cette entreprise me paraît fondée sur un malentendu: elle repose sur une vision livresque de l'information: un livre est un objet matériel qu’on peut saisir, brûler, empêcher de circuler. Mais un texte numérisé n’a qu’une existence virtuelle dans un réseau électronique omniprésent: un tel réseau ne peut être fragmenté ni enclos comme on verrouille une salle de bibliothèque. Les échanges poste-à-poste se sont montrés extrêmement résistants parce qu’ils sont extrêmement résilients.
Les romans d'espionnage ont pris un coup de vieux: le héros de naguère risquait sa vie à transporter un document d'un pays à l'autre. Transporter un document est devenu un procédé absurdement archaïque. Et pourtant, en un sens, il y avait là une figure mythique de l’individualisme: dans l'angoisse de se sentir porteur d'un message irremplaçable, et empêché de le communiquer par mille obstacles et un effrayant isolement.
Tout, et tout le monde, se trouve désormais virtuellement accessible en tant qu’information. C'est à la fois vertigineux et dérisoire. C'est un changement de paradigme qui ne peut pas laisser intacte notre conception de l'humanité non plus que notre façon de l'éprouver. Mais cela n’aura de portée pratique que par l’utilisation qu’en feront les acteurs sociaux: je parle des gens qui font quelque chose.
Nous ne sommes pas moins solitaires, sans doute, mais moins isolés sûrement. Plus solidaires, ça reste à voir. Ω