Bien sûr, il n'y a pas de finalités dans ce qu'on appelle complaisamment la Nature. Une fin est un but, et il ne saurait y avoir de but sans représentation d'un état de choses possible et désirable. Certains animaux, et d'entre eux tous les êtres humains, peuvent avoir des buts, mais il n'y a aucune raison de penser qu'un système physique puisse se donner un but sans l'appareil neuropsychologique approprié.
Le fait est cependant que nous sommes ainsi constitués que nous engendrons constamment des buts pour notre action, et que nous sommes aux aguets d'indices pouvant nous livrer la clé de ceux que poursuivent nos semblables. C'est fort probablement ce qui nous entraîne à percevoir tout état de chose à la fois improbable et chargé de valeur à nos yeux comme le résultat d'une action intentionnelle, agencée en vue de sa fin.
Les systèmes biologiques et le processus général de leur évolution se prêtent particulièrement bien à cet abus interprétatif. Or il faut bien dire que d'attribuer au hasard le rôle de producteur des systèmes complexes ne laisse pas d'être intellectuellement fort insatisfaisant. Il est hautement intéressant de constater qu'il y a un travail du hasard dans notre univers qui produit des résultats étonnants compte tenu de ce que nous savons de la simplicité relative des matériaux et des forces impliquées. Cet étonnement devrait nous entraîner à mieux comprendre les voies constructives du hasard, les processus par lesquels le possible physique s'actualise et s'enrichit dans la complexité.
Il n'est pas faux d'affirmer que ce qui existe existe par hasard, mais nous savons bien que rien de ce qui se fait ne se fait, absolument, au hasard. Si la cause de l'activité synthétique, créatrice ou constructive de l'univers n'est pas une finalité, et ce n'en est pas une, alors il existe d'autres causes, absolument pas mystérieuses, entendons nous, pour rendre compte de l'organisation complexe de la matière et de la genèse de propriétés émergentes. Ce serait le rôle des sciences du possible d'en faire l'inventaire et la systématisation. Les données essentielles sont déjà disponibles, je crois, non seulement dans les connaissances biologiques, psychologiques et sociologiques que nous possédons déjà, mais dans le domaine des recherches appliquées, en chimie industrielle et pharmaceutique par exemple, dans les domaines de l'informatique et de l'intelligence artificielle, du côté des logiques modales, etc. En fait, toute enquête sur la genèse des choses est une enquête sur le domaine du possible, le travail du hasard, et les manières les plus fécondes de les plier à nos desseins. Ω