La question du déterminisme est de celles qui me semblent mal posées. C’est un débat entre ceux qui cherchent, dans ce qu’on leur apprend sur le monde, une cause appropriée à ce qui leur importe vraiment: la vie, la conscience, et ceux qui leur répondent que toutes les causes sont là, assez clairement exposées pour qu’à l’évidence rien de radicalement différent ne soit désormais nécessaire à une explication complète. Mais il s’avère que pour les premiers une explication complète ne soit pas une explication appropriée. Que l’effet, en somme, ne leur semble pas du même ordre que les causes invoquées. Là se produit une rupture de dialogue: les uns ne peuvent accepter qu’on affirme avoir expliqué de cette manière les réalités qui les fascinent; les autres, qu’on récuse le sérieux et l’ exhaustivité de leur travail.
Le concept d’émergence devrait faire le pont entre ces deux positions, mais il n’y parvient pas aussi bien qu’il devrait, peut-être par ambiguïté. L’émergence marque un saut critique dans la chaîne des causes, semblable aux transitions de phase entre les états de la matière. Je pense aux démonstrations de Simondon sur les solutions sursaturées, où le moindre choc sur la paroi d’un réceptacle peut précipiter la cristallisation.
Le phénomène a une saveur paradoxale: le choc est la cause de la cristallisation, et pourtant non: sur une solution moins saturée, il n’aurait pas cet effet. Un germe cristallin aurait le même effet, aux mêmes conditions. La cause serait donc le potentiel accumulé dans la solution, plus un déclencheur de réaction. Le paradoxe vient de ce que l’esprit hésite à attribuer la fonction causale si nécessaire à la clôture de son jugement: Ceci est la cause de cela.
Beaucoup d’événements, si on y songe, possèdent une semblable ambiguïté, dont la plupart des accidents (histoire du clou et de l’empire). Dans tous les cas, le déterminisme est complet, mais il prend la forme d’une convergence arbitraire de petites causes dont aucune n’explique le tout de manière intuitivement satisfaisante. C’est ce qui entraîne l’esprit à ajouter la cause décisive appropriée: Dieu, destin ou coupable.
Pour certains d’entre nous, ceci entraîne la perspective d’avoir à vivre dans un monde à la fois déterministe et incausé. Ce que d’aucuns appellent: absurde.
Mais «C’est ça qui est ça» pourrait bien être l’intuition la plus fondamentale de toute sagesse. Et n’est-il pas approprié qu’elle s’offre précisément au terme de tout savoir? Ω