Le débat entre idéalistes et réalistes semble interminable, insoluble.
Voici la solution: si rien n’a de sens hors-contexte, le réel dans son ensemble n’a de sens que comme contexte. Autrement dit, lorsque nous parlons de réalité, nous parlons de ce qui sous-tend notre propre existence. Tout comme il n’y a pas de son sans oreille, il n’y a pas de «réalité» sans conscience. Cela vient de ce que la conscience est une interface entre le corps et son environnement. Le tissu du monde est étoffé et structuré par le corps percevant: point de vue, mobilité, qualités, extensions. Supprimer la conscience, c’est supprimer absolument toute perspective sur quoi que ce soit. Plus rien ne peut en être dit, y compris:«Cela existe», puisque «cela» est vide. Bref, celui qui affirme que la montagne serait là même s’il n’y avait plus d’humains pour la voir réintroduit un humain virtuel dans le paysage pour s’assurer qu’elle est bel et bien encore là. Le problème est que, sans témoin, il n’y a plus de «là», c’est à dire de lieu ni d’échelle à partir desquels «quelque chose» pourrait être choisi et nommé. Curieusement, le soi-disant réaliste a une conception complètement désincarnée de la conscience, et prend ses perceptions pour absolues.
Parce que nous sommes humains, ce que nous appelons la réalité ne sera jamais rien de plus que ce qui peut être humainement appréhendé et conçu. Il y a apparence de paradoxe du fait que nous concevons aisément que nous ne sommes nous mêmes qu’une infime partie du réel que nous appréhendons, et que l’existence de ce réel ne dépend pas de nous, mais nous de lui. Autrement dit, le réel est le contexte de notre existence. (Nous en faisons un monde, qui devient le contexte de notre expérience).
Voici le paradoxe: l’expérience de la conscience comme conscience de quelque chose permet l’affirmation de la réalité de quelque chose; mais l’affirmation de la réalité de quelque chose en dehors du rapport à toute conscience vide ce quelque chose de tout contenu, et réduit le contenu visé à... rien. Ontologie et épistémologie sont liées. Comment?
Pour nous, exister signifie être conscient, pas à la manière cartésienne (dont la substance...), mais ordinaire (dans l’état végétatif, la personne n’existe plus, et rien n’existe pour elle). Interface entre l’expérience de son corps et celle du monde autour: moi et ça. Je est imperceptible. Résistance, douleur, apprentissage. Expansibilité et limites du monde dans le réel. Le réel, comme le je, est imperceptible autrement que par certaines opérations, ou propriétés du monde. Je et réel sont des points-limites.
La caractéristique du monde qui signe sa réalité, c’est son indépendance du je. Transcendance. Mais la réalité ne s’expérimente que dans le monde. Le monde est assujetti à l’épistémologie, sauf pour sa réalité: par là, le monde est un témoin ontologique. Mais de tout cela il résulte que notre part de réalité se présente comme expérience. Chez nous le réel est expérience, et sans nous cette part de réel s’annihile.
Au fond, la croyance à la rémanence du monde sans l’homme est comme la croyance à l’après-vie: une impuissance de l’imaginaire, ou un refus intellectuel de renoncer à son rapport imaginaire avec la réalité.
Le problème classique se formule: sans la conscience y a-t-il une réalité? Il faut demander: «Sans le corps, y a-t-il un monde?», étant entendu que le monde est ce dont le corps produit la conscience.
Tenir compte de ce qu’il ne s’agit pas ici de l’individu, mais de l’espèce: la conscience et le réel sont des corrélats de l’humanité: tout être qui les partagerait serait frère de l’humain. «Sentient», dit-on en science fiction, c’est-à-dire à la fois percevant et pensant.