Contrairement à l'actuel, le possible est multiple par nature. Il concerne un espace d'indétermination dont ni la connaissance ni le raisonnement ne peuvent entièrement contrôler ni prévoir la configuration future. L'incertitude et la précarité qui en résultent nous ont rendus extrêmement méfiants à son égard. Et superstitieux: l'événement imprévu est-il attribué au hasard, instance nuageuse, que le hasard lui-même sera promptement nié. Pour que tout garde un sens, il faut que l'imprévu ait été voulu par une puissance omnisciente. «Pourquoi moi?», demande la femme de Sumatra qui à perdu ses enfants, victimes du raz-de marée; «C'est un miracle!», soufflent les Québécois qui se trouvaient exceptionnellement dans leur chambre, plutôt que sur la plage. Le déterminisme rationaliste joue en sciences un rôle analogue, postulant, à la manière de Laplace, qu'une raison suffisamment vaste pourrait déduire d'une connaissance totale de l'univers actuel et de ses lois la totalité sans faille de ses états à venir.
Pourtant, notre rapport au possible, voire sous la figure inquiétante du hasard, ne laisse pas d'être ambivalent: le hasard obnubile le joueur, sollicite l'aventurier, participe à la création de l'artiste. Le possible nous désennuie de l'actuel, du certain, de l'assuré. En Occident, c'est au hasard que nous confions nos amours naissantes, rejetant de toute notre ardeur romantique la logique et la sécurité des unions arrangées.
Même en sciences, le possible s'insinue partout, sous de multiples visages. Le caractère foncièrement probabiliste de la thermodynamique et du comportement des particules s'impose inéluctablement au fil d'expériences critiques toujours plus concluantes. Il est au coeur de la théorie de l'évolution, tant dans la part jouée par la variabilité génétique que dans le rôle joué par les aléas sélectifs de l'environnement. Il est présent dans la compréhension que nous avons du rapport qu'a le système nerveux à l'apprentissage dans le développement de l'enfant. Il revient au premier plan de la lutte adaptative entre notre système immunitaire et les micro-organismes qui nous infectent.
Tout ceci, et bien d'autres choses encore, appelle une science générale du possible pour révolutionner et mettre à jour notre conception du réel et de nos rapports épistémologiques avec lui. La philosophie de notre temps en a grandement besoin pour asseoir et arrimer ses plus profondes et ses plus urgentes réflexions. Ω